Routes d'approvisionnement multiples restant dépendantes d'une même origine — limites du China Plus One

China Plus One : la diversification de façade qui ne réduit pas le risque

Sur le papier, des milliers d’entreprises ont « dé-risqué » leur chaîne d’approvisionnement depuis 2018 : une usine au Vietnam, un assembleur en Inde, un site au Mexique, et le tour est joué. C’est la stratégie China Plus One — ne plus dépendre exclusivement de la Chine en ajoutant au moins un pays de production alternatif. Une tribune récente publiée par SupplyChainBrain, signée d’un dirigeant supply chain d’un grand groupe technologique américain, vient bousculer ce confort : dans bien des cas, cette diversification est une illusion comptable. On a déplacé des usines, pas le risque. Décryptage de la démonstration, et de ce qu’elle signifie vues d’Europe — où la dépendance chinoise, loin de se réduire, vient de battre un record.

D’où vient le China Plus One — et pourquoi il rassure

Le modèle dominant des années 2000-2010 tenait en une idée : l’efficacité par la concentration géographique. La Chine cumulait coûts bas, main-d’œuvre qualifiée massive, savoir-faire technique et infrastructures — l’usine du monde, au sens propre.

La fissure date de 2018, avec la guerre commerciale sino-américaine et les droits de douane de la Section 301, qui ont cassé l’équation de coût sur des pans entiers de produits importés. Puis le Covid a fait le reste : usines à l’arrêt, ports fermés, un composant manquant suffisant à bloquer une ligne de produits à plusieurs milliards. Le China Plus One est né de cette panique : répartir la production sur un ou plusieurs pays supplémentaires — Vietnam, Inde, Mexique, Thaïlande en tête — pour ne plus jamais avoir tous ses œufs dans le même panier.

L’intention était juste. C’est l’exécution qui a dérapé.

China Plus One : les trois illusions de la diversification

La tribune identifie trois raccourcis que beaucoup d’entreprises ont pris — trois façons de créer l’apparence de la diversification sans en obtenir la substance.

Illusion n°1 : ne déplacer que l’assemblage final. Visser les dernières pièces et emballer au Vietnam ou au Mexique change l’étiquette d’origine — et fait échapper aux droits de douane américains — mais environ 90 % de la nomenclature reste fabriquée en Chine et expédiée depuis la Chine. Qu’une frontière se ferme, et la production s’arrête exactement comme avant.

Illusion n°2 : garder les mêmes fournisseurs de rang 2 et 3. Des entreprises ont ouvert de nouvelles usines en Inde ou en Thaïlande sans reconstruire l’amont : les mêmes fournisseurs de composants ont simplement installé des entrepôts satellites près du nouveau site d’assemblage. La géographie a changé ; le point de défaillance unique, non.

Illusion n°3 : surestimer les capacités techniques locales. Transférer des ordres d’achat en supposant que le nouveau sous-traitant produira immédiatement au même niveau de rendement que la Chine — et découvrir que la région manque d’outillage de précision, de capacités d’usinage à commande numérique ou de finition avancée pour l’électronique haut de gamme.

Schéma China Plus One : les 3 illusions de la diversification supply chain

Le bilan est cruel : des chaînes tout aussi fragiles qu’avant, mais désormais plus longues, plus complexes et plus chères à opérer. La diversification a existé pour les actionnaires, pas pour les opérations.

Vu d’Europe : une dépendance record, pas résiduelle

Le China Plus One est né d’un problème américain — les tarifs de la Section 301 — mais le sujet de fond concerne l’Europe au moins autant. Les chiffres Eurostat 2025 sont sans ambiguïté : l’Union européenne a importé pour 559,4 milliards d’euros de biens chinois, n’en a exporté que 199,6 milliards, et son déficit commercial avec la Chine a atteint un record de 359,8 milliards d’euros, en hausse de 18 % sur un an.

Plus préoccupant que le volume : la concentration. Machines électriques et appareils mécaniques représentent près de la moitié des importations depuis la Chine, et l’UE dépend d’elle pour 46,3 % de ses besoins en terres rares — le nerf des batteries et des technologies de la transition énergétique. Autrement dit, pendant que le discours européen parle de « de-risking », la structure des flux raconte l’inverse. Pour les industriels et logisticiens européens, les trois illusions du China Plus One décrites plus haut ne sont pas une curiosité américaine : ce sont les pièges exacts qui attendent leurs propres plans de relocalisation.

Commerce UE-Chine 2025 : importations, exportations et déficit record (Eurostat)

Ce qui réduit vraiment le risque : trois disciplines

La tribune ne se contente pas de démonter le mythe, elle propose un cadre. Trois exigences, qui ont en commun d’être lentes, coûteuses et invisibles dans un communiqué de presse — c’est précisément pour ça qu’elles fonctionnent.

Cartographier les dépendances de rang 2 et 3. Pousser la visibilité au-delà des fournisseurs directs : d’où viennent réellement les matières premières, les produits chimiques de spécialité, les composants critiques ? Si trois fournisseurs « diversifiés » s’approvisionnent chez le même transformateur de terres rares en amont, le risque n’a pas bougé d’un millimètre.

Intégrer verticalement dans le pays « plus one ». Cesser de fragmenter la chaîne entre les frontières : si l’Inde ou le Vietnam devient le hub, il faut y co-localiser transformation des matières, fabrication de composants et assemblage final dans un rayon géographique serré, pour éliminer les goulets transfrontaliers.

Traiter la diversification comme un transfert de technologie, pas comme un acte d’achat. On ne bâtit pas une nouvelle empreinte industrielle avec une équipe achats seule : un China Plus One sérieux exige des ingénieurs sur le terrain, des investissements dans l’outillage des fournisseurs, et la formation des équipes locales aux standards attendus. C’est le prix d’une résilience réelle — par opposition à celle des slides.

Ce qu’il faut retenir

Le China Plus One n’est pas une mauvaise stratégie ; c’est une stratégie inachevée quand elle se limite à déplacer un site d’assemblage. Le risque ne se mesure pas au nombre de pays sur la carte des usines, mais à la profondeur de la dépendance — rangs 2 et 3, matières critiques, capacités techniques. Pour les chaînes européennes, dont la dépendance chinoise vient d’atteindre un niveau record, la leçon est directe : la résilience est une discipline opérationnelle qui se construit fournisseur par fournisseur, pas une ligne de communication financière. Et comme souvent en supply chain, ce qui protège vraiment est ce qui ne se voit pas.

FAQ — China Plus One et gestion du risque

Qu’est-ce que la stratégie China Plus One ?

C’est une stratégie de réduction du risque née vers 2018 : conserver une base de production en Chine tout en développant au moins un pays de fabrication alternatif — Vietnam, Inde, Mexique ou Thaïlande le plus souvent — pour réduire la dépendance à un seul territoire et contourner les droits de douane.

Pourquoi le China Plus One ne suffit-il pas à réduire le risque ?

Parce que beaucoup d’entreprises n’ont déplacé que l’assemblage final, en conservant l’essentiel de la nomenclature et les mêmes fournisseurs de rang 2 et 3 basés en Chine. La dépendance réelle — composants, matières critiques, savoir-faire — reste inchangée, avec des coûts logistiques supplémentaires.

L’Europe est-elle concernée par ce débat ?

Directement. Selon Eurostat, le déficit commercial de l’UE avec la Chine a atteint un record de 359,8 milliards d’euros en 2025, et l’Union dépend de la Chine pour 46,3 % de ses besoins en terres rares. Les plans européens de relocalisation s’exposent aux mêmes illusions de diversification que les plans américains.

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